Affirmer cela au moment où les élections européennes vont battre un record d'abstention à travers l'Union paraît décalé. On peut voir comme un gâchis le fait
que parmi 494 millions de personnes vivant dans un espace de droit et de liberté (seuls les Indiens font mieux même si leur société n'a pas pleinement atteint des conditions de liberté
similaires, avec ses inégalités encore plus frappantes, ses Intouchables et ses mariages forcés), seulement la moitié des électeurs aillent voter pour l'élection majeure de l'Union : celles de
leurs députés européens. Un vote aussi important que les présidentielles en France ou les législatives en Espagne et qui conditionne la composition du Parlement européen, qui adopte les
directives européennes, qui détermine 80% des législations nationales...qui s'imposent finalement aux citoyens dans presque tous les aspects de leur vie quotidienne: commerce, agriculture,
énergie, droit de la consommation, développement durable, normes de sécurité, transports, nouvelles technologies...etc.
Une construction européenne agitée
Face à cet enjeu, les portugais se demandent si des voix ont été achetés par leurs responsables politiques, l'Italie nous fait une campagne bouffonne sur les affres sexuels du « Cavaliere », l'Allemagne peine à sortir des contradictions de la grande coalition, les britanniques votent surtout sur le scandale des notes de frais de ses parlementaires, les français se demandent s'il faut en faire un vote sanction contre Sarkozy...Partout les enjeux nationaux supplantent un réel débat au niveau européen projet continental contre projet continental. Et pour cause, il n'y a pas de scrutin organisé de manière uniforme dans l'Europe des 27. Il n'y a que des scrutins nationaux avec les mêmes personnalités politiques connues pour tel parcours et visant telle ascension. Et les Pays-Bas qui récidivent en transmettant leurs résultats alors que les autres n'ont pas encore voté, comme en 2004.
Les torts sont partagés entre les acteurs de la vie démocratique de l'Union européenne : les responsables politiques ont une attitude pour le moins perfectible et seraient plus avisés d'améliorer l'offre politique en proposant des projets ambitieux et efficaces plutôt que de rejeter leur incompétence sur les fautes des « technocrates bruxellois ». Les médias sont coupables par complicité lorsqu'ils privilégient la vente de papier et le scoop qui plaît aux masses. La transmission d'une véritable information impartiale et pédagogue sur les enjeux à la bonne échelle, donc européenne, est le mieux pour solidifier le lien entre l'Europe et ses citoyens. Mais l'impératif de l'audience fait que l'on se contente d' émissions tardives où les contraintes de la communication et les questions centrées sur les personnes empêchent tout débat de fond et de qualité. Les torts reposent aussi sur les citoyens européens qui font insulte à un droit que plus du milliard de l'humanité leur envie : celui de choisir. Bref, l'Union européenne est une mer agitée. Cependant, loin de la surface, discrètement, elle poursuit sa construction initié par les pères fondateurs. Et cette poursuite se fait autant par nécessité que par espérance.
Une construction européenne régulière
Elle se construit chaque jour avec les arrêts de la CJCE, par le dispositif d'échange universitaire Erasmus, par
la circulation des citoyens européens, par la pratique transnationale de la politique au Parlement européen, par les traités successifs depuis Rome qui ne cessent de transférer de nouvelles
compétences à l'Union. Et souvent à la majorité qualifiée, donc de manière supranationale puisque chaque État se plie à la majorité des autres quand ils représentent une certaine part de
population européenne(les deux tiers).
Même d'autres compétences qui n'avaient pas été prévues comme devant entrer dans le champ de compétence de l'Union le sont entrées comme la libre circulation (au début on ne parle que de circulation des travailleurs), ou la compétence sociale (avec l'article 137 du traité de Rome modifié par le traité d'Amsterdam). Bientôt, l'Union européenne aura la personnalité juridique et une charte des droits fondamentaux applicables dans tous les États sauf en Pologne et au Royaume-Uni. Qui aurait cru en 1952 que la petite assemblée commune de la CECA deviendrait le Parlement européen actuel élu au suffrage universel par des millions de citoyens et ayant un pouvoir législatif qui n'a de cesse de s'étendre, avec 69 domaines de compétence sur 90?
Une « fédéralisation » discrète
Loin d'être condamnée à ne devenir qu'une vaste zone de libre-échange du fait du rejet du Traité constitutionnel par deux Etats, la construction européenne est une aventure qui a déjà dépassé ce à quoi s'attendait ceux qui s'y sont engagés, tant les besoins de notre temps et les mutations du monde appellent les nations à s'unir. Les États ont conscience que la mondialisation a donné une nouvelle ampleur à des enjeux auparavant simples mais désormais insurmontables à la seule échelle nationale : la protection sociale et la solidarité fiscale quand les entreprises s'internationalisent, la formation des personnes quand la main d'œuvre très qualifiée est mobile, la santé publique quand les personnes circulent davantage et l'industrie se développe, la pollution quand un pétrolier coule au large de plusieurs Etats...etc. Ce n'est pas un hasard si après la crise financière, l'Islande qui a tend joué sur le dumping fiscal et social avec le Royaume-Uni envisage d'intégrer une Union européenne qu'elle avait toujours refusé.
Par leurs grèves européennes à Strasbourg et leur mobilisation autour de la législation communautaire et de la Cour de justice des Communautés européennes, les syndicats aussi ont compris que l'action collective était européenne. Les partis politiques ont également conscience de l'enjeu même s'il reste beaucoup pour passer de simples coordinations de partis nationaux à de vrais partis européens. Le Parti socialiste européen (le PSE), principale formation politique avec son adversaire le PPE (Parti populaire européen, les droites d'Europe) a pour cela franchi un pas très important en présentant comme programme un manifeste issu d'une position commune aux 27 partis socialistes et sociaux-démocrates de l'Union européenne pour le scrutin du 7 juin prochain. Ce pas est irréversible tant on voit mal le même PSE régresser en proposant 27 projets différents la prochaine fois...
La confusion née du meeting commun entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy est à cet égard symbolique d'une certaine transition vers l'Europe fédérale, comme aux Etats-Unis, où le gouverneur d'un État assiste sans mal à un meeting républicain ou démocrate avec d'autres gouverneurs. A condition de bien distinguer les fonds utilisés (sont-ils ceux du Président et de la Chancelière dans un cadre diplomatique ou ceux de l'UMP et de la CDU dans un cadre électoral ?), ses rencontres se multiplieront inéluctablement, suivant l'exemple là encore montré par les socialistes et sociaux-démocrates européens avec les premiers meetings voyant Zapatero en France ou Rassmussen en Espagne. La rencontre et le soutien mutuel croissant des dirigeants européens issus des mêmes formations politiques permet d'impulser des dynamiques électorales qui font défaut à l'heure de l'abstention.
Les espérances d'une Europe unie
Autant que par la nécessité, l'Union Européenne en tant que modèle original de fédération est à même de susciter de nombreuses espérances. Première puissance commerciale avec plus de la moitié des échanges mondiaux, première puissance économique avec un PIB représentant un tiers des richesses de la planète, puissance militaire colossale si l'on agrège les données des Etats-membres qui la composent (11 000 chars, 3000 avions de combat, 4 millions de soldat, 8 sous-marins nucléaires l'anceurs d'engins et une dizaine de porte-avions), puissance culturelle et sportive avec ses opéras, ses festivals, ses artistes, ses compétitions et ses nombreuses récompenses, puissance spatiale avec ses satellites d'observation de notre orbite jusqu'en dehors de notre système solaire en passant par Mars, sans compter le meilleur lanceur au monde qu'est la fusée Ariane V, puissance politique avec ses gouvernements stables, influents et ses deux membres permanents au Conseil de sécurité des Nations-Unies, troisième puissance démographique du monde, l'Europe a des arguments à faire valoir. Il lui faut maintenant mettre en valeur ses atouts pour mener à bien les objectifs qui devraient être les siens .
Une Europe ambitieuse
En matière de recherche et d'innovation, ne pas aggraver son retard sur les Etats-Unis et les Japon et ne pas en prendre vis à vis des autres pour rester en lice au moment où la Chine, l'Inde et le Brésil y mettent les moyens. Ceci pour accélérer un progrès qui n'est jamais acquis mais à acquérir et pour développer des réponses efficaces aux pathologies les plus mortelles de notre époque, au premier rang desquels le cancer, le SIDA, le paludisme et désormais la grippe A. Développer des sources d'énergie alternative et des modes de vie urbaine plus sains, en insistant sur le solaire, le recyclage des déchets, un habitat mieux inséré dans l'environnement naturel et le respect des normes par les acteurs privés. Défendre et améliorer son système d'économie sociale de marché, en luttant contre les abus et en allant vers plus de progressivité de l'impôt et de justice pour protéger les citoyens et combattre efficacement les fléaux du chômage, de la précarité et de la pauvreté. User de son pouvoir d'attraction (son « soft power ») pour promouvoir avec respect mais fermeté les valeurs fondamentales et les droits attachés à l'Humanité dans lesquels chacun se retrouvent quelque soit sa culture ou sa tradition. Aider à la restauration d'un monde multipolaire où la paix et la coordination l'emporte sur des conflits auxquels tout le monde y perd, les vainqueurs étant généralement visés par les successeurs des défaits.
Mettre sur pied un grand programme spatial pour atténuer les conflits énergétiques en allant chercher les ressources où elle se trouvent en quantité mille fois plus importante : sur la Lune, dans la ceinture d'astéroïdes, bref en dehors de notre fragile bulle. Loin d'un projet fantaisiste, c'est un objectif à la fois réalisable et difficile qui nous pousseraient dans nos retranchements pour nous élever. Il est peu coûteux : la dernière sonde Phoenix, qui a confirmé la présence d'eau sur Mars coûte 400 millions de dollars, une miette comparés aux 2000 milliards de dollars de la guerre en Irak, une guerre qui a remplacé un dictateur par une guerre civile inter-religieuse et déstabilisé l'ensemble de la région. C'est également par un tel projet que l'on entraînera d'autres progrès, l'exemple le plus parlant étant celui de la santé : les missions programmées vers Mars obligent la communauté scientifique à vaincre définitivement le cancer dés le premier stade avant d'exposer des hommes aux radiations solaires dans l'espace pendant plusieurs mois.
Akli LE COQ
Politique étrangère, la plus ancienne revue française
dans ce domaine, est une revue de débats et d'analyses sur les grandes questions internationales. Son ambition est de mettre en lumière l'ensemble des éléments du débat, de proposer des analyses
approfondies de l'actualité, et d'être un instrument de référence pour les milieux académiques, les décideurs et la société civile. Elle est ouverte aux contributions des chercheurs et des
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Créé en 1985, l'Année stratégique est un ouvrage annuel de
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