Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /2010 19:13
DSK---nouvelobs-clair.jpg Le directeur général du Fonds monétaire international était l'invité de Jean-Michel Aphatie ce jeudi matin. DSK n'a pas échappé aux questions politiques françaises même s'il a essayé de centrer le débat sur l'Europe et l'emploi. Il admet que la crise n'est pas finie et que la "reprise" actuelle est fragile car si la croissance revient sur le court terme, elle est cependant permise grace à l'endettement public des Etats occidentaux et pose donc des problèmes sur le moyen/long terme. Considérant qu'il est nécessaire et possible de résorber les déficits, il ne détaille pas pour autant les moyens politiques que doivent employer les gouvernements pour cela, alors meme que l'urgence et les niveaux records d'insolvabilité des Etats n'aboutissent qu'à un cruel dilemne : couper dans les dépenses/augmenter les impots avec de potentiels risques politiques, ou bien réimposer fortement les hauts revenus des très grandes sociétés et des fortunés (comme entre 1932 et 1980). A mon sens, ni l'une ni l'autre de ces solutions ne sont envisageables et on devrait logiquement assister à la poursuite du quantitative easing (planche à billet) et des émissions obligataires (Etats qui empruntent pour maintenir le système bancaire et la Bourse sous perfusion) commencés après l'éffondrement économique de 2008, afin de prolonger la période de répit actuelle avant une rechute inévitable. Mais ça le directeur du FMI ne peut pas le dire, sous peine d'accélerer les choses...

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Lundi 18 janvier 2010 1 18 /01 /2010 21:31
REUTERS-JORGE-SILVA.jpg474 millions de dollars, c'est l'aide promise par l'UE à Haïti. 100 pour les Etats-Unis, 14 pour la France. 6, c'est les dons recueillis par la Croix-Rouge française selon son directeur aujourd'hui. 145 milliards de dollars, ce sont les bonus des banques de Wall Street en 2009 selon le WSJ. 5000 milliards de dollars et un "plafond" illimité, c'est la somme engagée par le gouvernement américain pour empêcher en vain le dégonflement de la bulle immobilière (environ 600 000 milliards de produits dérivés dans le monde, 10 fois le PIB mondial selon Slate). 50 000 milliards de dollars, c'est la dette totale des Etats-Unis, rapporté à un PIB de 14 000 milliards de dollars selon le FMI. Le PIB d'Haïti était de 11 milliards de dollars en 2008 selon le FMI.

Pourquoi ces chiffres ? On assiste à une déferlante d'images sur Haïti depuis le séisme qui a touché le pays et qui nécessite à mon sens une petite remise en perspective : on nous montre des haïtiens meurtris qui sont menacés de mort, d'épidémie et de guerre civile si les pays occidentaux ne viennent pas les sauver et on insiste sur le comportement des américains qui monopolisent l'aéroport de la capitale et bloquent les convois humanitaires. Les associations humanitaires font un boulot d'enfer et forcent le respect.

Mais les louanges ne sont pas mérités pour les Etats : les pays occidentaux, au premier rang desquels la France et les Etats-Unis, donnent dans la surenchère pour montrer encore une fois avec condescendance que les pays développés sont les samaritains des pays en développement, qu'ils ont de gros moyens et que, comble de l'indécence pour les victimes, se joue
déjà à Haïti une lutte d'influence entre des puissances.

Les louanges
s'arrêtent surtout à la porte de la réalité : l'aide humanitaire provoque la mise à contribution des gens ordinaires ("donnez pour une bonne cause") déjà étranglés financièrement sans qu'il y ait de mise à contribution des plus fortunés, ce qui est indécent et montre bien l'absurdité de la situation. Surtout, les Etats-Unis disposent de moyens militaires et médicaux mais n'ont plus que l'apparence de la puissance dans le domaine économique. En remplaçant un partage salaires/dividendes équitable jusque dans les années soixante-dix par des crédits qui faisaient tenir la consommation mondiale mais enrichissent les banques via les intérêts, les Etats-Unis et le monde qui les a suivi ont créé une économie de la dette en Occident, et de la surproduction en Asie. La planète a poussé la logique d'un système de Ponzi trentenaire à son paroxysme, le surendettement du système financier mondial en 2008 ayant été transformé en surendettement des Etats pour déboucher sur une future crise (la même en fait) après un court répit (quelques années au plus) mais bien plus explosive.

Le patron de la puissante Goldman Sachs, dont les employés achètent des armes par anticipation, le président de la FED (trouvez son surnom ça va vous plaire) homme de l'année grâce au financement du budget américain avec des dollars imprimés, ou le parlementaire conservateur Ron Paul qui accuse de corruption les institutions américaines , tous ces gens et d'autres savent très bien comment cela va se terminer
hyperinflation pour noyer les dettes gigantesques (rien à voir avec l'Allemagne de 1920 en masse), chômage de masse, désordre social dans un pays où les gens sont surarmés. L'Europe est à peine mieux lotie, avec une monnaie moins faible mais des pays qui ne voudront pas payer pour les autres, avec des dettes moins énormes mais une population plus vieille. La Chine, havre d'investissements actuels, est par contre dans de sales draps, puisqu'elle cumule surpopulation vieillissante, surproduction et troubles sociaux, de l'aveu même des économistes institutionnels.
Voir les phases de croissance, les statistiques de PIB, la puissance militaire et le niveau de vie sans comprendre par quoi ils sont alimentés, c'est excusable. Dire que de tels évènements ne se produiront pas car ils sont annoncés par les cassandres (même réputés) depuis longtemps fait partie de la psychologie humaine de déni. C'est compréhensible.
Pour les Etats-Unis, le Royaume-uni ou la France, arriver en puissance mondiale ou continentale dans un pays que l'on a appauvrit fait partie du décor de la dernière séance de fanfaronnade. Mais c'est une situation absurde.

total-debt-2009-12
Autres graphiques ou liens sur demande.

Les commentaires sont les bienvenus, surtout si vous n'êtes pas d'accord.
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Mercredi 30 décembre 2009 3 30 /12 /2009 09:05
L'année 2009 a été riche en actualité, avec son lot de bonnes et de moins bonnes nouvelles. Voici, par ordre d'importance, ce que j'en retiens.

20090306-chomage_usa-m.jpg N°1 La hausse du chômage
Avec la crise et une consommation américaine qui ne pourra plus jouer son rôle de moteur de la croissance mondiale (les ménages américains surendettés ne pouvant plus consommer ce que le monde produit), les entreprises se retrouvent avec des ventes en chute libre et ne peuvent limiter la casse qu'en coupant dans leurs dépenses, c'est à dire en licenciant. C'est principalement grâce à cette politique de coupe dans les effectifs que beaucopup d'entreprises peuvent aujourd'hui afficher des "résultats mauvais mais moins que prévu".  Aux Etats-Unis en 2009, il y a eu en moyenne 500 000 nouvelles demandes d'indemnités chômage par semaine tandis que le taux de chômage a dépassé les 10% (16% selon un responsable de la FED si l'on inclut les chômeurs découragés, soit 48,9 millions d'américains). La très forte hausse du chômage dans les pays occidentaux est sans conteste le phénomène majeur de l'année 2009 car elle a/aura trois effets : une demande faible, des marges d'augmentation d'impôt moins fortes pour les Etats surendettés, des conséquences sociales sérieuses.

Hellenic_Parliament_from_high_above.jpgN°2 Les premières "faillites" d'Etats
Certains rejettent le terme de faillite car il est inexact (un état souverain ne peut théoriquement pas faire faillite car il pourrait souverainement "répudier" sa dette) mais le constat est le même qu'une entreprise quand on ne peut plus faire face à ses obligations. Après l'Islande suite au krach de 2008, l'année 2009 a livré la suite de l'épisode des dettes souveraines en projetant sur le devant de la scène la Californie, l'Ohio, Dubaï et la Grèce, outre les déboires des pays baltes. Pourquoi ? C'est bien entendu l'éffondrement du marché immobilier et le surendettement de l'Etat (en plus de celui des ménages) qui a provoqué la mise en cessation des paiements de la Californie en juin et de l'Ohio quelque mois plus tard. L'émirat de Dubaï a bâti toute sa fortune sur une gigantesque bulle en cours de dégonflement (immobilier), saupoudrée de marchés qui ne fonctionnent que quand ça va bien (luxe, tourisme). Il a donc dû reconnaître être incapable de payer ses dettes en novembre dernier, tournant ensuite l'attention des agences de notation et des créanciers vers un Etat surendetté : la Grèce (125% du PIB), dont le premier ministre reconnait lui-même que les comptes publics sont truqués.

Investiture-Obama-Washington.jpgN°3 L'investiture de Barack Obama
Le 20 janvier 2009, le monde entier, dont deux millions de personnes à Washington même, est témoin de l'investiture du nouveau président des Etats-Unis Barack Obama. Un nouveau locataire pour la maison blanche qui débute avec une énorme côte de popularité et, pour une Amérique multiéthnique lasse des républicains et de Bush Jr, qui a le triple "avantage" d'être démocrate, noir et un minimum cultivé. Outre une symbolique historique, l'investiture d'Obama change la donne car elle installe pour 4 ans une nouvelle personnalité qui suscite des espoirs : pour les américains, ceux d'une amélioration économique et sociale aux Etats-Unis ; Pour le monde et surtout les européens, ceux d'un retour au multilatéralisme ; Pour les palestiniens et les pays arabes, ceux d'une gestion du conflit israélo-palestinien moins accomodante avec Israël.

teheran-iran-manifestation-moussavi_388.jpgN°4 L'élection controversée de Mahmoud Ahmadinejad
Le 12 juin 2009, Mahmoud Ahmadinejad est réélu président de l'Iran avec un score officiel de 62% contre 33% a Mir Hossein Moussavi, son principal opposant du camp réformateur. Il n'y a aucun moyen de savoir si et à quel point le scrutin a été irrégulier mais des critiques sur le déroulement et le dépouillement du vote sont formulées à la fois de l'éxtérieur (Etats-Unis, UE) et de l'intérieur, accusant le pouvoir iranien (le guide suprême Khamenei et le président) de truquer le vote et de terroriser la population avec la milice basiji. En face de manifestations de soutien à Ahmadinejad, un grand nombre d'iraniens manifestent et dénoncent le pouvoir via internet mais subissent une répression inflexible, le pouvoir refusant d'écouter la rue et un nombre croissant de hauts dirigeants iraniens.

Flu-masks-students.jpg N° 5 Le succès commercial de la grippe A
Comme me l'a dit mon médecin récemment consulté (pour une rhinopharyngite, rassurez-vous), la grippe A est moins léthale que la grippe habituelle. 7826 morts dans le monde fin novembre contre 250 000 causés par la grippe saisonnière "normale" chaque année. On est loin des 50 millions de morts (dernières estimations) de la grippe espagnole de 1918, un scénario épouvantail agité par les médias. Par contre les campagnes de vaccination massive des populations décidées par les Etats ont généré un chiffres d'affaires estimé à plus de 5 milliards d'euro (1,4 milliard pour le "marché" que représentent les français) pour les 4 mastodontes pharmaceutiques que sont GlaxoSmithKline, Baxter International, Novartis et Sanofi-Aventis. Sans oublier les petits malins qui ont transformé le phénomène en business, comme les vendeurs de masques "fashion" et autres fabricants de kits de survie. Un des plus gros succès commercial de 2009.

Hudson-miracle.jpgN°6 Les avions, entre catastrophes et miracle
Impossible de parler de transports en 2009 sans parler des avions. L'année aura vu deux catastrophes aériennes importantes : la première a lieu le 1er juin lorsque le vol Rio-Paris AF447 entraîne 228 personnes au fond de l'Atlantique, la seconde a lieu le 30 juin avec le crash d'un A310 au large des Comores, tuant 152 personnes. Mais 2009 a aussi été l'année du miracle de l'Hudson : le 15 janvier, après avoir heurté un groupe d'oiseaux et endommagé ses réacteurs, le commandant Chesley Sullenberg et le co-pilote Jeffrey Skyles de la compagnie US Airways évitent la mort de 155 personnes en posant
un A320 sur le fleuve Hudson, face à Manhattan. Ca ne rattrapera évidemment pas les victimes des crashs aériens mais se dire que les compagnies aériennes ont de très bons pilotes, en plus du rappel que tout le monde connaît s'en en être totalement rassuré ("l'avion c'est plus sûr que le train et la voiture"), ça aide.

Michael-Jackson-jacket-1984.png N°7 Le décès de Michael Jackson
Le 25 juin 2009, le roi de la pop meurt d'une surdose de médicaments après un arrêt cardiaque dans sa maison de Los Angeles. S'ensuit une déferlante dans tous les canaux médiatiques, des reportages télévisés aux rétrospectives de sa carrière, en passant par les week-end de clips "Special Michael" et les millions de statuts Facebook sur la star. L'héritage qu'il laisse est énorme : des millions d'albums vendus dans le monde, les premiers produits dérivés d'un artiste à l'échelle mondiale (figurines, posters à son effigie...etc), l'invention du clip moderne considéré comme une oeuvre autonome et non une prolongation vidéo de la musique, le Moonwalk, la chanson "pour la bonne cause" avec "We are the world"...Là où Edith Piaf doit tout à la radio et Elvis ne passait que sur la télé de ceux qui en avait une, Michael Jackson a eu la particularité d'avoir un talent inégalé à une époque de moyens massifs et modernes d'information, de communication et de commerce. Il était la seule superstar de la mondialisation et, à l'heure où les talents se défont vite, la concurrence est rude, le public a le choix et le piratage est roi, probablement la dernière. [2009 a aussi été l'année de décès de grands talents comme Alain Bashung, Patrick Swayze et dans le domaine politique, de Ted Kennedy]

slumdog18.jpgN°8 Slumdog Millionnaire rafle tout
Sorti en août 2008 aux Etats-Unis, le Wall Street  Journal dira de ce film qu'il est "le premier chef d'oeuvre de la mondialisation" quelques semaines plus tard. Arrivé en janvier 2009 dans les salles européennes, le film séduit et les critiques favorables fusent aussi bien dans la presse spécialisé que sur les réseaux sociaux. Bilan à l'arrivée : 8 oscars, 4 Golden Globes, 7 BAFTA pour un film plein de fraîcheur. Sans méconnaître les comédies musicales de Bollywood appréciées d'une certaine jeunesse mondiale, le public est peu habitué à voir des films portant sur l'Inde au box-office. Slumdog Millionnaire séduit par ses multiples facettes : récit d'aventure plein d'humour et d'optimisme, quasi-documentaire critique sur l'Inde des années 2000, c'est enfin et surtout une réflexion sur la coexistence entre amour et argent dans une société inégalitaire et précaire.


Sport-Masters-copie-1.pngN°9 Le tennis, le rallye et le sprint monopolisés par des maîtres
On savait déjà que le golf, c'était Tiger Woods (avant son accident). Fin 2009, il n'y a plus aucun doute sur le fait que Roger Federer est le plus titré (15 titres du Grand Chelem) et le meilleur joueur de tennis de l'Histoire, tout comme Sébastien Loeb l'est pour les courses automobiles de rallye (7 championnats du monde). Quant au sprint, Carl Lewis avait réussi a gagner trois épreuves lors des mêmes jeux en 1984. Cette année, Usain Bolt a gagné le 100m, le 200m et le 4x100m mais en battant les records pour chaque épreuve. Il n'a pas encore le palmarès de Lewis en sprint mais il est jeune et surtout...qui coure plus vite que lui ?


barcelone-champion.jpgN°10 Le FC Barcelone écrase tout sur son passage
Ligue des champions, coupe d'Espagne, championnat d'Espagne, coupe du monde des clubs : Le FC Barcelone achève l'année 2009 sur un quadruplé historique et une saison 2008-2009 étincellante, avec 42 victoires, 12 nuls, 5 défaites et 156 buts inscrits pour 52 buts encaissés au compteur. Un succès qui ne doit rien au hasard mais à la présence de joueurs exceptionnels au premier rang desquels Andres Iniesta et Lionel messi, un certain ballon d'or 2009...Comment faire mieux en 2010 ?
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Mercredi 30 décembre 2009 3 30 /12 /2009 06:47

Emmanuel ToddDémographe et historien, Emmanuel Todd, 58 ans, est ingénieur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED). Inspirateur du thème de la fracture sociale, repris par Jacques Chirac lors de sa campagne présidentielle de 1995, il observe depuis longtemps la coupure entre élites et classes populaires. Il livre pour la première fois son analyse du débat sur l'identité nationale. Sans dissimuler sa colère."Si vous êtes au pouvoir et que vous n'arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature", estime-t-il.

 

Que vous inspire le débat sur l'identité nationale ?

Je m'en suis tenu à l'écart autant que possible, car ce débat est, à mes yeux, vraiment pervers. Le gouvernement, à l'approche d'une échéance électorale, propose, je dirais même impose, une thématique de la nation contre l'islam. Je suis révulsé comme citoyen. En tant qu'historien, j'observe comment cette thématique de l'identité nationale a été activée par en haut, comme un projet assez cynique.

Quelle est votre analyse des enjeux de ce débat ?

Le Front national a commencé à s'incruster dans le monde ouvrier en 1986, à une époque où les élites refusaient de s'intéresser aux problèmes posés par l'intégration des populations immigrées.

On a alors senti une anxiété qui venait du bas de la société, qui a permis au Front national d'exister jusqu'en 2007. Comme je l'ai souligné dans mon livre, Le Destin des immigrés (Seuil), en 1994, la carte du vote FN était statistiquement déterminée par la présence d'immigrés d'origine maghrébine, qui cristallisaient une anxiété spécifique en raison de problèmes anthropologiques réels, liés à des différences de système de moeurs ou de statut de la femme. Depuis, les tensions se sont apaisées. Tous les sondages d'opinion le montrent : les thématiques de l'immigration, de l'islam sont en chute libre et sont passées largement derrière les inquiétudes économiques.

La réalité de la France est qu'elle est en train de réussir son processus d'intégration. Les populations d'origine musulmane de France sont globalement les plus laïcisées et les plus intégrées d'Europe, grâce à un taux élevé de mariages mixtes. Pour moi, le signe de cet apaisement est précisément l'effondrement du Front national.

On estime généralement que c'est la politique conduite par Nicolas Sarkozy qui a fait perdre des voix au Front national...

Les sarkozystes pensent qu'ils ont récupéré l'électorat du Front national parce qu'ils ont mené cette politique de provocation, parce que Nicolas Sarkozy a mis le feu aux banlieues, et que les appels du pied au FN ont été payants. Mais c'est une erreur d'interprétation. La poussée à droite de 2007, à la suite des émeutes de banlieue de 2005, n'était pas une confrontation sur l'immigration, mais davantage un ressentiment anti-jeunes exprimé par une population qui vieillit. N'oublions pas que Sarkozy est l'élu des vieux.

Comment qualifiez-vous cette droite ?

Je n'ose plus dire une droite de gouvernement. Ce n'est plus la droite, ce n'est pas juste la droite... Extrême droite, ultra-droite ? C'est quelque chose d'autre. Je n'ai pas de mot. Je pense de plus en plus que le sarkozysme est une pathologie sociale et relève d'une analyse durkheimienne - en termes d'anomie, de désintégration religieuse, de suicide - autant que d'une analyse marxiste - en termes de classes, avec des concepts de capital-socialisme ou d'émergence oligarchique.

Le chef de l'Etat a assuré qu'il s'efforçait de ne pas être "sourd aux cris du peuple". Qu'en pensez-vous ?

Pour moi, c'est un pur mensonge. Dans sa tribune au Monde, Sarkozy se gargarise du mot "peuple", il parle du peuple, au peuple. Mais ce qu'il propose aux Français parce qu'il n'arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c'est la haine de l'autre.

La société est très perdue mais je ne pense pas que les gens aient de grands doutes sur leur appartenance à la France. Je suis plutôt optimiste : quand on va vraiment au fond des choses et dans la durée, le tempérament égalitaire des Français fait qu'ils n'en ont rien à foutre des questions de couleur et d'origine ethnique ou religieuse !

Pourquoi, dans ces conditions, le gouvernement continue-t-il à reprendre à son compte une thématique de l'extrême droite ?

On est dans le registre de l'habitude. Sarkozy a un comportement et un vocabulaire extrêmement brutaux vis-à-vis des gamins de banlieue ; il les avait utilisés durant la campagne présidentielle tandis qu'il exprimait son hostilité à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne dans un langage codé pour activer le sentiment antimusulman. Il pense que cela pourrait marcher à nouveau.

Je me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans - comme en Afghanistan ou sur l'Iran - n'est pas pour lui un élément du jeu intérieur. Peut-être que les relations entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, c'est déjà pour lui de la politique extérieure ? On peut se poser la question...

Si vous êtes au pouvoir et que vous n'arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature. Comme un réflexe conditionné. Mais quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu'elle a été pratiquée avant-guerre.

Quels sont les points de comparaison avec cette période ?

Un ministre a lui-même - c'est le retour du refoulé, c'est l'inconscient - fait référence au nazisme. (Christian Estrosi, le 26 novembre, a déclaré : "Si, à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris d'interroger sur ce qui fonde réellement l'identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être, aurions-nous évité l'atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne.") En manifestant d'ailleurs une ignorance de l'histoire tout à fait extraordinaire. Car la réalité de l'histoire allemande de l'entre-deux-guerres, c'est que ce n'était pas qu'un débat sur l'identité nationale. La différence était que les nazis étaient vraiment antisémites. Ils y croyaient et ils l'ont montré. La France n'est pas du tout dans ce schéma.

Il ne faut pas faire de confusion, mais on est quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d'avant-guerre. Il y a toutes sortes de comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L'Etat se mettant à ce point au service du capital, c'est le fascisme. L'anti-intellectualisme, la haine du système d'enseignement, la chasse au nombre de profs, c'est aussi dans l'histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozysme.

La comparaison avec le fascisme, n'est-ce pas excessif ?

Il ne s'agit pas du tout de dire que c'est la même chose. Il y a de grandes différences. Mais on est en train d'entrer dans un système social et politique nouveau, qui correspond à une dérive vers la droite du système, dont certains traits rappellent la montée au pouvoir de l'extrême droite en Europe.

C'est pourtant Nicolas Sarkozy qui a nommé à des postes-clés plusieurs représentantes des filles d'immigrés...

L'habileté du sarkozysme est de fonctionner sur deux pôles : d'un côté la haine, le ressentiment ; de l'autre la mise en scène d'actes en faveur du culte musulman ou les nominations de Rachida Dati ou de Rama Yade au gouvernement. La réalité, c'est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour faire oublier les thématiques de classe. Le-Monde.gif

Article paru dans l'édition du Monde du 26 décembre 2009. Propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon et Sylvia Zappi
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